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La Maison verte et sa fonction singulière dans la société postsoviétique du Caucase


La Maison Verte et sa conception sont inséparablement liées à la famille et à l’entourage familial de l’enfant. Mais elle est aussi un lieu de croisement, un vrai carrefour des différents discours qui se cristallisent autour de l’enfant et dans lesquelles il est pris. On ne peut séparer la Maison Verte — ce lieu qui ouvre ses portes aux enfants, mais aussi à toutes les personnes qui les accompagnent dans leur vie — de la famille et du contexte socio-politique dans lesquels elle vit. La famille traverse en effet les crises contemporaines, les déstabilisations et violences liées à une absence de limites et de repères symboliques qui fait peur non seulement aux enfants (hélas ce ne sont pas que des petits phobies d’une valeur symbolique et imaginaire) mais aussi aux parents face à leurs enfant et de leurs demandes adressés à l’Autre. En écoutant les adultes en séance psychanalytique nous entendons la voix des enfants qui parlent de leur famille en tant que partie de la société toute entière en crise. Quand un patient parle de son père, il parle aussi de la crise politique et économique que son pays traversait quand il avait huit ans. Un autre évoque aussi son père et sa place dans la famille, directement liée à l’évènement géopolitique de la perte des territoires et de l’exclusion de sa famille de la région où il est né. Dans cet article, nous essayons de montrer la fonction irremplaçable de la Maison Verte et de la psychanalyse d’enfants dans des sociétés en crise identitaire et politique, où les changements socio-politiques et culturels sont radicaux. Pour commencer, nous allons raconter l’histoire de sa fondation en 2006 à Tbilissi comme réponse apportée aux besoins psychique et sociaux des enfants à cette époque.


La fondation


La Maison Verte doit son existence à une histoire clinique et humaine : l’histoire d’une fillette géorgienne âgée de 6 ans qui souffre de troubles qu’aucun médecin, neurologue ni psychiatre, tous formés et formatés par l’école soviétique, ne parviennent à traiter. Sa mère, psychologue de métier, décide de se tourner vers la psychanalyse française, et d’emmener la petite en consultation à Paris.

Cette rencontre qui a lieu en 1997 dans le cabinet de notre collègue et grande amie, Catherine Saladin, fait naître chez la mère de la fillette l’idée de fonder un lieu d’accueil et d’écoute à Tbilissi. Elle partage ce désir avec d’autres collègues, tant géorgiens que français. C’est ainsi que Marina Tarasashvili (présidente actuelle de l’association Maison Verte à Tbilissi) et sa cousine médecin, Elisso Tarassachvili (descendante de Géorgiens réfugiés en France après l’occupation bolchévique en 1921) décident de fonder une Maison Verte à Tbilissi.

Pour souligner les liens historiques qui ont indirectement favorisé ce projet, un petit retour en arrière s’impose : Elisso Tarassashvili est en effet la nièce de Serge Tsouladzé. Fils de parents immigrés après l’invasion bolchevique, celui-ci suivit à Paris des études de philosophie, de psychologie, puis de médecine pour devenir psychiatre. Puis il décida d’entreprendre une analyse avec… Françoise Dolto ! Dans son Autoportrait d’une psychanalyste[1], F. Dolto évoque avec humour le cas d’un patient géorgien qui lui annonce un jour en séance qu’il va se marier dans trois mois, ce qui est un non-respect du contrat fixé de ne prendre aucune décision importante pendant la cure. F. Dolto lui réplique : « Non ! Ou alors, vous ne revenez pas demain à votre séance. » Après un long échange durant lequel elle lui explique le bien-fondé d’une telle règle et qui amène Serge Tsouladze à réfléchir sérieusement à cette décision, il lui annonce une semaine plus tard sa décision : il préfère arrêter son analyse pour se marier. F. Dolto conclut l’anecdote : « Parfait ! C’était un garçon très bien ! ». En 1958, il décide de retourner en Géorgie où il dirige la section de psychothérapie de l’hôpital psychiatrique Aassatiani, à Tbilissi. En 1961, il fonde la faculté de psychopathologie au sein de l’Institut de Psychologie de Tbilissi. Son nom est aussi lié à l’organisation d’un Symposium sur l’inconscient à Tbilissi en 1979[2], événement très remarqué auquel participent de nombreux représentants des écoles françaises de psychanalyse, lacaniens ou autres (notamment Élisabeth Roudinesco et Serge Leclaire).

La fondation de la Maison Verte à Tbilissi est donc le fruit d’une double rencontre entre deux patients géorgiens et deux analystes français : la rencontre de Serge Tsouladzé avec Françoise Dolto dans les années 1950, puis la rencontre de Catherine Saladin avec sa petite patiente de 6 ans, en 1997 !

Mais cet acte de la fondation est précédé par des étapes préparatoires techniques et administratives, mais aussi par une initiation à l’esprit spécifique aux Maisons Vertes, lieux de parole pour les mères et les enfants. Dès 1999, des séminaires et des conférences sont organisés à Tbilissi par Catherine Saladin et Claude Boukobza (héritières de Françoise Dolto et de Maud Mannoni), avec l’aide de l’Ambassade de France. À l’occasion du centième anniversaire de la naissance de Françoise Dolto, ces deux psychanalystes viennent organiser une série de conférences, dont l’une sur la Maison Verte, avec la projection de trois films. À l’issue de cette période préparatoire, et malgré de nombreuses difficultés financières et administratives, la Maison Verte ouvre ses portes en 2006. Ce travail se poursuit à l’heure actuelle, tant au sein de la Maison Verte que de notre association « Espace Géorgien pour la Psychanalyse ». D’autres psychanalystes d’Espace analytique ont également participé à ces activités théorico-cliniques : Marie-José Lérès, Guy Sapriel, Olivier Douville, Alain et Catherine Vanier…


Les activités de la Maison Verte de Tbilissi

Elles comprennent

· Un groupe de prévention ouvert aux enfants, aux parents et à tous ceux qui les accompagnent.

· Un groupe thérapeutique où deux psychologues et un stagiaire accueillent les enfants et leurs parents. Dans ce groupe, nous avons entre 3 et 7 enfants qui sont arrivés à la Maison Verte avec un diagnostic d’autisme ou de psychose infantile, avec également les troubles envahissants du développement.

· Des consultations individuelles pour les enfants et leurs parents.

Ces derniers temps, nous avons introduit dans notre travail clinique la musicothérapie et le travail d’une pédagogue spécialisée.

Outre ce travail préventif et clinique, la Maison Verte accueille des séminaires réguliers, animés par nos collègues d’Espace analytique, par nos collègues géorgiens et parfois par des enseignants de Paris VII-Diderot.

La Maison Verte est liée à l’association « Espace géorgien pour la Psychanalyse », que nous avons fondée au sein d’ Espace analytique. Elle organise des séminaires hebdomadaires, des groupe de lecture des textes fondamentaux de la psychanalyse, des groupes de supervision, ainsi que des conférences universitaires lorsque nous accueillons nos collègues de France.

L’une des activités les plus importantes pour nous est la supervision régulière, assurée par Catherine Saladin. Ces séances, souvent effectuées à distance par visioconférence, alimentent depuis plusieurs années notre pensée clinique et ont un effet formateur sur nos collègues et étudiants.

Dès sa fondation, la Maison Verte a accueilli de nombreux stagiaires de diverses universités, ce qui nous paraît très important, car ces étudiants s’imprègnent de la pratique de la psychanalyse en France, ainsi que des méthodes de la Maison Verte, ce qui suscite chez eux le désir de venir en France et de commencer une formation psychanalytique.

La Maison Verte reçoit aussi régulièrement la visite d’étudiants français en psychomotricité et de psychomotriciens qui nous font partager leur très riche expérience clinique.



Pour revenir à la fonction de la Maison Verte, en tant que lieu d’accueil au sens le plus large du terme, il faut imaginer cette institution bien particulière non seulement comme une idée théorique et clinique, mais comme une réalisation culturelle dans un environnement social, politique et économique concret. La fonction de la Maison Verte est bien différente selon les pays et les cultures (en Arménie ou en Russie par exemple). Cependant, la Maison Verte trouve d’emblée sa place dans l’économie psychique d’une société donnée en tant que lieu d’écoute plutôt que d’éducation et de dressage. Celle de Tbilissi est un bel exemple de la « plasticité culturelle » de cette institution. Aujourd’hui, dans une époque qui voit l’effondrement des idéaux, la destruction des structures familiales et la numérisation de la vie et des liens sociaux, elle répare ces failles, ces rencontres ratées entre l’enfant et sa mère, entre l’enfant et sa famille, entre l’enfant et son entourage social. Dans ce contexte difficile, où l’enfant est abandonné au sens affectif, mais aussi traditionnel (car aucune tradition ni rite ne le porte dans ses bras), la Maison Verte devient un lieu d’humanisation de l’existence des enfants et de ses relations avec sa famille.

Qu’est ce qu’un enfant aujourd’hui et qu’était-il autrefois dans la société géorgienne, dans le Caucase chrétien orthodoxe ? C’est un être qui a sa place dès sa naissance. Sa nomination (le choix du prénom jamais hasardeux et toujours symboliquement déterminé) est le fonde en tant que supposé sujet de sa naissance. La tradition (il s’agit du temps précédant l’invasion bolchevique de 1921) inscrit l’enfant dans l’ordre symbolique non seulement par des actes traditionnels et des rites, mais par des activités quotidiennes qui ne laissent seul ni l’enfant ni sa mère, les deux étant pris dans quelque chose de collectif et presque d’universel. Le soin du corps de l’enfant n’obéit pas seulement à l’ordre médical, mais à la logique d’un imaginaire traditionnel. Ni l’allaitement, ni le sevrage, ni aucun autre passage pulsionnel avec ses castrations symboligènes ne sont accomplis par hasard. Les contes de fées et les berceuses de la mère entourent l’enfant dans une enveloppe vocale, mais aussi mytho-poétique et imaginaire, ce qui rend le réel du corps de l’enfant supportable (besoin vital et des excitations non liées). Un jour, à la Maison Verte de Tbilissi, une collègue demanda à une jeune mère : « Chantez-vous des petites berceuses à votre enfant ? » Elle répondit : « Non, parce que je ne connais pas ces petits textes ni ces mélodies. Pouvez-vous me conseiller un audio, ou un livre où je puisse les apprendre ? ». À la Maison Verte, nous essayons de rétablir les liens affectifs entre l’enfant et la mère, mais cela ne passe pas par un apprentissage. On n’enseigne pas une chose qui fondamentalement ne s’apprend pas, mais naît comme le fruit de l’amour entre l’enfant et sa mère dans son environnement familial. Il n’existe personne qui ne sache pas chanter de berceuse, mais on commence à chanter dès que l’enfant est inscrit dans l’économie psychique et dans le désir de la mère, et de sa famille. Sans cette inscription, la voix de la mère est inhibée.

Dans la société géorgienne traditionnelle, la place de l’enfant est bien définie et il existe une importante tradition de création de l’espace mère-bébé au sein de la famille. Dès l’âge de 3 ans, l’enfant n’est plus considéré comme un être impuissant, ni comme un fétiche du couple parental ou un objet du désir de la mère qui le comble, mais comme un être déjà responsable face à la réalité socio-économique de la famille. Cela veut dire que l’enfant « travaille » dès l’âge de 3 ans en participant aux petits travaux familiaux, notamment en apportant des objets, ou l’eau, les boissons etc… Il a sa place dans la hiérarchie familiale. Ce qui est beau dans ces traditions, ce sont les liens entre première génération (des grands-parents) et la dernière (des enfants). Les grands-parents ne sont pas des éducateurs au sens strict, mais leur fonction est plutôt d’organiser les jeux pour leurs petits-enfants, de leurs raconter des histoires, des fables et des contes… La fonction des grands-parents est d’introduire l’enfant dans le discours du collectif, de lui transmettre les mythes fondateurs par les histoires racontées, de soumettre « l’hyperactivité et l’attention » de l’enfant aux histoires qui vont transformer les excitations en images et en pensées, qui vont les élaborer.




La mère donne le sein à son bébé attaché dans le berceau traditionnel « Akvani »


Tout le monde s’accorde à dire que, depuis longtemps déjà, la tradition n’est plus un régulateur symbolique et imaginaire des relations entre l’enfant et son environnement. C’est particulièrement le cas pour la Géorgie qui a vécu 70 ans de totalitarisme soviétique. Le régime soviétique s’est beaucoup intéressé à l’enfant et à sa famille, au point d’envahir l’espace familial pour y introduire son ordre à la place de la tradition. Il s’agissait d’abord d’arracher l’enfant à sa structure familiale traditionnelle, de même qu’il fallait arracher la religion à la vie sociale et culturelle. L’ordre traditionnel, fruit d’un long processus historique et culturel devait être remplacé par le nouvel ordre idéologique. Le projet de transmettre cette idéologie d’une génération à l’autre transforma la crèche, l’école maternelle, l’école et l’Université en otages du système totalitaire, pour en faire les lieux de la formation de l’homme soviétique. L’enfant était envisagé comme l’homme soviétique de l’avenir. La psychanalyse et sa place dans l’éducation des enfants furent d’emblée exclues de l’espace soviétique. La famille perdit son autonomie éducative et pédagogique dans l’éducation physique et morale de l’enfant. Les institutions soviétiques, et en premier lieu l’école ont essayé de la remplacer dans la vie des enfants. Il était interdit à la famille de contredire le système des valeurs soviétique. Elle devait cesser de constituer une unité autonome par rapport à l’enfant, mais obéir aux règles de l’Etat soviétique. Ce fut l’époque de la grande déstabilisation du père de la famille et de sa destitution de sa place. En revanche, la fonction de la mère se vit renforcée. Le congé maternel fut rémunéré à partir du sixième mois de la grossesse et durant une année après la naissance de l’enfant, c’est-à-dire environ 15 mois sans aucun risque de perdre son travail ni son salaire. C’était le vrai paradis mère-bébé par rapport à la situation actuelle dans le monde.

Mais le prix à pays était trop élevé : l’ordre totalitaire forma les enfants, transforma les figures parentales en ouvriers soviétiques, remplaça leur fonction et rabaissa leur autorité au niveau des fonctions sanitaires et hygiéniques. Le sport était très valorisé, le corps devait être sain, plein de vitalité et de force, l’enfant devait être bien nourri, propre, exemplaire. Le jour de la rentrée à l’école primaire commençait par l’exposition du portrait d’un élève soviétique exemplaire. Sur ces image agrandies les petits voyaient un élève assis à un pupitre bien redressé. Les maîtresses disaient : « Regardez ! Un bon élève doit être assis comme ça, le dos redressé, les mains posées l’une sur l’autre. » Si la tradition était attentive à la rythmicité de soin du corps et de l’allaitement, à la temporalité psychique et subjective de la dyade mère-enfant, les règles soviétique et la pédiatrie soviétique imposaient un régime très strict de soin du corps et d’un allaitement strictement programmé. Malgré l’attaque que la terreur communiste a portée sur tous les systèmes traditionnels et en premier lieu sur l’Église, les communistes ont créé des institutions laïques, idéologiquement très prises dans le discours du maître et des institutions encadrant la vie de l’enfant et les relations mère-enfant. Ces relations et la place de l’enfant furent désacralisées, tout en étant en même temps institutionnalisées. Elles n’étaient plus prises en charge par la famille et son autorité, mais par les institutions et leur toute-puissance totalitaire.

En 1991, après 70 ans d’existence de l’Union Soviétique, ce système idéologique gigantesque s’est effondré, provoquant le chaos et le dérèglement de la vie de la société des pays postsoviétiques. La Maison Verte de Tbilissi a fonctionné dans ce contexte postsoviétique marqué par la perte des repères symboliques et une désinstitutionalisation massive.

L’effondrement du système totalitaire et la fonction de la Maison Verte de Tbilissi

La fin de l’URSS a eu un effet traumatisant sur les populations soviétiques (14 pays membres). Ce fut une expérience de détresse due à la perte massive de la place dans la société et des biens matériels. Tout d’abord ce fut la chute de l’idéologie et des idéaux communistes. À la place du grand Autre soviétique sont apparus le vide traumatisant et l’impuissance généralisée. Ce qui a le plus influencé la famille soviétique et le destin de l’enfant dans cette famille, c’est la disparition des institutions qui encadraient la vie quotidienne des citoyens soviétiques. Le chômage massif, les pertes d’argent et des épargnes bancaires et enfin la crise énergétique (absence d’électricité et de gaz) ont profondément déstabilisé les familles géorgiennes qui avaient vécu jusqu’en 1991 dans le « paradis soviétique », au sens économique, mais dans l’enfer au sens des droits de l’homme et de la liberté. Les parents ont perdu non seulement leur travail, mais aussi leur profession et leur place dans la société. Ce fut l’expérience d’une rupture catastrophique entre deux temps différents. La nouvelle réalité socio-politique et culturelle s’est instaurée comme une chose étrange, que les citoyen soviétiques ne parvenaient pas à déchiffrer. Les parents étaient perdus dans le temps et l’espace culturel postsoviétiques. En Géorgie, les figures des parents effondrés, déprimés, humiliés apparaissent avec une fréquence étonnante dans des discours des analysants adultes. Les rêves des patients, leurs fantasmes et leurs souvenirs d’enfance et d’adolescence parlent non pas du conflit entre l’enfant et le père par exemple, mais de l’absence douloureuse de ce conflit, de son impossibilité à cause de l’affaiblissement et la castration et de la dépression du père de famille. Il s’agit d’un deuil difficile à élaborer, d’un deuil de perte massive au niveau économique ou culturel. Suite à l’effondrement du système totalitaire, la société a traversé une phase maniaque d’euphorie, liée à la chute spectaculaire des idéaux communistes. Leur destruction a provoqué la joie, la fête en quelque sorte. Ensuite c’est une phase mélancolique qui s’est instaurée, peut-être le plus douloureuse pour les enfants de cette époque (ceux qui sont les parents aujourd’hui et qui amènent leurs enfants à la Maison Verte). On désigne cette génération de parents par le terme « les enfants des années 90 », c’est-à-dire ceux qui ont vécu l’effondrement de l’URSS et le chaos généralisé.

Ce qui a le plus endommagé la pédagogie et le système éducatif, tant dans la famille que dans les institutions, c’est la coupure de la transmission culturelle et la question du surmoi, conflit entre le surmoi parental soviétique et la réalité étrange et différente de ce qu’on connaissait auparavant. Les parents de ces enfants de la Maison Verte étaient dépourvus d’héritage matériel, mais aussi culturel et politique. Ils étaient héritiers des valeurs et d’un système de pensée devenus « inutiles » après la fin de l’URSS, dans le capitalisme vite installé avec son image — peut-être l’une de plus terrifiantes pour des pays en transition et en plein développement économique.

Ce qui était le plus difficile pour les enfants et leurs pères c’était la parole perdue entre deux générations, un langage qui ne transmettait rien, une langue devenue plus « opératoire » qu’une langue de transmission et de culture. Les représentations des patients géorgiens (« enfants des années 90 ») évoquent souvent les images de leur père mutique, ou des pères qui parlent, mais ne disent rien, dont parole à perdu tout l’efficacité symbolique possible. La perte du travail, de la profession, du salaire et de la place dans la société organisée par l’idéologie totalitaire, avait anéanti la place du père dans la famille. En revanche, la mère géorgienne a pris à sa charge la responsabilité de la vie économique et culturelle de la famille. Les enfants des années 90 qui sont aujourd’hui les parents de ces enfants qu’on amène à la Maison Verte ont traversé une crise identitaire sévère d’où toute la tentative tragi-comique de la nouvelle génération de retrouver une identité par le biais de l’imitation. On observe une sorte de faux-self collectif.

A quelle nécessité psychique et sociale répond la Maison Verte aujourd’hui ?

La fonction de la Maison Verte est de répondre à la carence institutionelle et à la crise identitaire due au passage d’une époque à l’autre.

L’enfant devient un objet idéal de la mère. Sa fonction est de réparer toutes les blessures narcissiques des parents postsoviétiques. La clinique de la Maison Verte de Tbilissi montre clairement que l’emprise maternelle sur l’enfant est massive. Elle n’est équilibrée ni par les institutions, comme l’école par exemple, ni par la structure familiale, qui reste en quête de son identité et de valeurs socio-culturelles. L’école devient l’otage de la demande des mères, de leurs exigences et de leurs caprices qui soumettent le cadre institutionnel à son désir à elle. de ce fait, les maîtresses et les professeurs d’école vivent une situation morale difficile car ils sont sans cesse sommés de à la demande maternelle. Les école privées surtout, très nombreuses en Géorgie, gagnent de l’argent grâce à ce moi-idéal narcissique que la mère projette sur son enfant. L’école privée donne l’illusion de répondre à cette exigence narcissique d’un enfant idéal. En Géorgie, c’est un enfant malheureux, surchargé, surmené et fatigué car il est obligé de répondre à cette image idéale sans aucun manque ni faille que la mère lui impose. Le symptôme de l’enfant, nous pourrions dire sa « psychopathologie », est souvent la seule solution psychique pour échapper à l’emprise et au régime féroce de ce moi-idéal postsoviétique, à cause de la blessure narcissique liée à la fin de l’URSS. L’enfant doit compenser le préjudice et le trauma de la perte. Il doit maquiller la honte fondamentale de ses parents. La langue de ce moi-idéal blessé des parents n’est pas la langue géorgienne, mais la langue anglaise de l’Occident et des États-Unis. Ces enfants apprennent l’anglais, ils font du sport, souvent plusieurs disciplines en même temps, par exemple le tennis et la natation, et ils sont inscrits dans différents ateliers d’arts plastiques ou de peinture. Quand on amène ces enfants fatigués et tyrannisés à la Maison Verte, la fonction de l’équipe est d’abord de travailler avec la mère, de l’écouter et de comprendre ce qui, dans son histoire personnelle, l’oblige à détruire son enfant au nom de l’idéal. Presque toujours, c’est la honte des mères pour leurs parents qui ont échoué dans leur vie sociale, professionnelle et financière après la fin de l’URSS. Ce sont le préjudice et la blessure narcissique inscrits dans l’histoire familiale qui doivent être compensés par un gosse parlant trois langues, qui dessine ou danse bien (pour les filles c’est le ballet), qui porte un esprit occidental (idéalisation de l’Occident) et qui ne pleure pas.

Un jour, en consultation individuelle, une adolescente de treize ans, scolarisée dans une des école privées les plus chères (l’École américaine de Tbilissi), craque et fond en larmes. Pendant plusieurs séances elle avait dit que toute allait bien, parfait… elle a des bonnes notes, elle parle l’anglais mieux que le géorgien, tout va bien, sauf qu’elle a été récemment diagnostiquée diabétique. Elle est obligée de prendre de l’ insuline trois fois par jours, mais quand même, tout va bien. Elle dit que c’est juste rien. Et un jour ce système défensif s’effondre en séance et elle pleure de tout son cœur. Apparement elle est tellement fatiguée et tendue qu’elle ne peut même pas oser penser qu’elle souffre. Tout à coup, elle s’arrête et elle commence violement à essuyer ses yeux, elle me prie de ne pas arrêter la séance, de lui donner encore le temps pour qu’elle puisse cacher ses larmes. Elle me demande de lui permettre d’ouvrir la fenêtre et de laver ses yeux avec une bouteille d’eau qu’elle a dans son sac. Je lui dis qu’elle a le droit de pleurer en séance, et je lui demande pourquoi elle est aussi sidérée à cause de ses larmes. Elle me répond : « Si mes parents apprennent que j’ai pleuré en séance ça va être une catastrophe, aidez moi s’il vous plaît qu’ils n’apprennent pas que j’ai pleuré. Sinon ils vont penser que je suis malheureuse. »

Cette histoire est identique aux autres cas cliniques où le moi-idéal des parents et surtout de la mère entrent en conflit très dangereux avec l’ordre socio-politique dans les pays postsoviétiques. Dans ce cas, les enfants sont emprisonnés, ils se retrouvent dans une impasse narcissique avec leurs parents. La Maison Verte écoute les parents mais essaye aussi que les enfants se désidentifient de ce moi-idéal et commencent à jouer et à parler, c’est-à-dire à sortir de leur inhibition massive. L’idéal parental a un effet très inhibiteur et culpabilisant sur les enfants. C’est la culpabilité, ou pire encore, la honte qui les écrase. Les enfants répondent à cet idéal au prix de leur propre déshumanisation et clivage, au prix d’un décrochage scolaire et d’une désocialisation massive. Certains de ces enfants cassent l’idéal maternel, d’autres le comblent.

Le dérèglement de la vie familiale ainsi que la coupure des liens affectifs avec l’enfant en tant que sujet (et non pas en tant qu’un objet idéal) posent le très lourd problème de l’entrée dans le langage. Les enfants ne parlent pas, ou parlent trop peu. Leur syntaxe et leur vocabulaire sont extrêmement pauvres. Leur vie affective primitive est fixée sur les étapes les plus archaïques du développement. L’un des symptômes « socio-psychiques » que l’équipe de la Maison Verte à repéré c’est la « langue du robot », de l’ordinateur. Nous accueillons des enfants qui ne parle pas le géorgien, c’est-à-dire leur langue maternelle. Souvent, ils ne disent pas un mot dans la langue qui est celle de leur famille, de leur crèche et de l’école maternelle. Par contre, ils parlent couramment anglais ou russe. Personne ne sait par exemple comment ils ont appris, à l’âge de 6 ans, la langue russe ou anglaise alors que leurs jeunes parents ne comprennent pas un mot de russe. Mieux ! Ces enfants parlent l’anglais et le russe sans accent géorgien. Les mots de la psychologie cognitive ne nous aident pas dans ces situations cliniques très particulières. Intelligence, apprentissage, attention, mémoire, pensée opératoire et mémoire opérationnelle, toutes ces fonctions cognitives marchent aussi bien que les ordinateurs et les smartphones de leurs parents. Les langue anglaise ou russe des enfants de familles où la langue géorgienne est la seule parlée, sont celles du robot et pas de la mère. La Maison Verte accueille donc des enfants qui sont plus proches de leurs ordinateurs ou smartphones que de leurs mères. L’une des fonctions de la Maison Verte à Tbilissi est d’enlever l’ordinateur et d’introduire, ou de réintroduire la mère dans les relations mère-enfant. C’est de faire apparaître la langue maternelle, c’est-à-dire la langue que les hommes parlent.

Le nombre des enfants qui dorment dans le lit de leurs parents, souvent au milieux d’eux, ou des enfant qui dorment dans le même lit que leur mère est absolument incroyable. Ce fait clinique ne s’inscrit dans aucune tradition géorgienne ni soviétique. C’est un phénomène très répandu dans l’espace postsoviétique. Il nous parle de l’absence des limites et pose la question non seulement de la fonction paternelle, mais de la place du père réel dans la famille. Nous avons reçu pendant ces années ses enfants et même ses adolescents de 14, 15 et 16 ans qui dorment avec leur mère. Dans ce cas, la fonction de la Maison Verte est de poser les limites, de donner à l’enfant sa place à lui et de le faire sortir du lit conjugal où il est coincé depuis sa naissance.



Résumé


La Maison Verte, institution qui accueille les enfants en Géorgie est un lieu clinique, mais aussi social qui découvre dans la vie de famille le symptôme social. Sa clinique du social agit sur la viepsychique des enfants. Sa fonction est organisatrice, stabilisant les relations enfants-parent-société.



Mots-clés

Maison Verte de Tbilissi, clinique post-soviétique, place du père, langue maternelle, langue-robot








[1] F. Dolto, Autoportrait d’une psychanalyste, ch. 8 “La liturgie orthodoxe” , p. 177-178, Le Seuil, coll. “Points”, 1989. [2] Les actes de ce congrès occupent 4 volumes.



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